Lucia Bordone
Nicolas Duvoux
Léa Winter
Entretien
Problème social majeur, la précarité alimentaire constitue aussi un enjeu de santé publique : elle expose de nombreuses personnes de tous horizons à des déséquilibres nutritionnels, avec des effets directs sur la santé physique et mentale. À Genève comme ailleurs, cette réalité s’est particulièrement révélée pendant la période du Covid, où les longues files d’attente pour des colis alimentaires ont marqué les esprits. Pour y faire face, des acteurs politiques et civils s’engagent afin de garantir un accès digne et durable à une alimentation de qualité. L’inscription de ce « droit à l’alimentation » dans la Constitution cantonale genevoise, plébiscitée lors d’une votation populaire en juin 2023, marque une étape importante dans ce processus visant à davantage de justice sociale. En attendant sa mise en œuvre, des initiatives de terrain se développent. Parmi elles, les actions menées par la Caisse genevoise de l’alimentation (Calim), qui visent à concrétiser ce droit à travers un dispositif solidaire favorisant l’accès à une alimentation saine, de qualité et durable, ou encore le travail initié par l’équipe de recherche de la Haute École de travail social de Genève (HES-SO), à l’origine du projet « Nouvelles solidarités alimentaires », soutenu par le Centre en philanthropie de l’Université de Genève (UNIGE). Ces deux démarches sont accompagnées par la Fondation Leenaards qui, dans le cadre de son Programme durabilité, promeut une transition juste et participative. Autour de quels enjeux s’articulent ces nouveaux projets ? Comment intégrer les usager∙ère∙s de l’aide alimentaire dans la réflexion et dans le processus de recherche, et pour quelles innovations concrètes ? Quel rôle pour la philanthropie ? Discussion entre la chercheuse en travail social Lucia Bordone, le directeur du Centre en philanthropie de l’UNIGE, Nicolas Duvoux, et une membre de la coordination du projet Calim, Léa Winter.
Milena Michoud
Sur quels fondements juridiques repose le droit à l’alimentation en Suisse ?
Léa Winter
Le droit à l’alimentation est un droit humain fondamental issu de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Il a ensuite été précisé dans le Pacte relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, ratifié par la Suisse en 1992. Cet engagement fondé sur les droits humains, véritable socle de notre travail sur le terrain, oblige notre pays à rendre ces droits effectifs pour sa population. Cette approche ne se revendique pas d’un bord politique, ce qui permet de mettre en interaction les différents acteurs concernés de manière non partisane.
À Genève, comment la prise de conscience des enjeux liés à la précarité alimentaire a-t-elle évolué ces dernières années ?
Léa Winter
La situation de précarité alimentaire de nombreuses personnes à Genève est connue depuis longtemps, mais elle a explosé pendant le Covid et elle est devenue visible aux yeux de toutes et tous. Soudain, des travailleuses et travailleurs des secteurs informels n’ont eu d’autre choix que de faire la queue pour recevoir des colis alimentaires. Les files d’attente générées ont alors choqué les Genevois, qui n’imaginaient pas une telle précarité si près d’eux. Malgré l’augmentation de l’aide qui en a découlé, la situation ne s’est pas améliorée. Elle s’est même dégradée, surtout à Genève, où les inégalités sont particulièrement fortes. Une étude de la chercheuse Aude Martenot estimait à 60 000 le nombre de personnes ayant eu recours à un dispositif d’aide alimentaire en 2023 à Genève, soit 12% de la population du canton.
Lucia Bordone
Pour donner un autre ordre d’idée, la Fondation Partage, principal acteur de la distribution alimentaire en nature à Genève – qui collecte, trie, puis redistribue les invendus d’entreprises et commerces du canton aux associations et service sociaux –, fournit de l’aide à 17 000 personnes par semaine.
Quelles suites ont été données à cette situation de crise liée au Covid ?
Léa Winter
En 2020, 5 millions de francs ont été débloqués par le parlement genevois pour la Fondation Partage. Mais, à nos yeux et pour plusieurs organisations partenaires, l’augmentation de l’aide alimentaire ne suffit pas. Il faut réfléchir aux causes de cette situation et à des solutions plus structurelles, afin de ne pas dépendre autant de mesures d’exception. Raison pour laquelle nous avons proposé, avec d’autres acteurs du domaine, d’inscrire le droit à l’alimentation dans la Constitution genevoise.
Ce droit à l’alimentation a été avalisé par le parlement genevois en septembre 2022, puis accepté en votation populaire par 67% des votantes et votants en juin 2023. Où en est-on aujourd’hui ?
Léa Winter
Le canton a mis en place un comité de pilotage chargé d’élaborer la loi d’application. Réunissant une vingtaine d’acteurs concernés, il a formulé des recommandations. Sur cette base, un avant-projet de loi a été soumis à consultation publique en octobre 2025. Nous attendons désormais une nouvelle version du projet intégrant les contributions reçues. En parallèle, plusieurs initiatives ont émergé pour réfléchir à la mise en œuvre concrète de ce droit et renforcer la participation des personnes concernées.
Léa et Lucia, vous travaillez justement sur des projets innovants qui visent à ancrer cette base légale dans la réalité. Comment cela se concrétise-t-il ?
Léa Winter
L’idée de départ de la Calim (Caisse genevoise de l’alimentation) est de changer les pratiques actuelles et de créer un système plus participatif. Basée sur la solidarité, l’association permet aux membres de cotiser selon leurs moyens, puis d’accéder, en contrepartie, à un même montant mensuel de 150 francs pour acheter des aliments sains, locaux, durables et choisis. Le tout auprès de partenaires sélectionnés par un comité citoyen selon des critères de qualité comme la saisonnalité ou l’agro-écologie. La Calim organise aussi des ateliers et des conférences sur les liens entre santé et nutrition ou encore des visites sur le terrain auprès de producteurs locaux. Notre expérimentation citoyenne, initiée en 2024, a fait la démonstration de sa pertinence : on compte aujourd’hui plus de 230 foyers inscrits et une trentaine de membres très investis dans la gouvernance de la Calim. Mais nous nous heurtons aussi à des contraintes de temporalité et de financement. En effet, nous sommes encore au stade de l’expérimentation jusqu’à fin 2026, phase financée par un pool de fondations et les villes de Genève et de Meyrin, mais quid de la suite ? Nous espérons une inclusion de notre dispositif dans la loi en préparation, mais rien n’est assuré…
Lucia Bordone
La référence au droit à l’alimentation a défini un horizon normatif commun : malgré quelques désaccords, le projet a convaincu largement et réuni l’ensemble des acteurs, au-delà des cercles les plus progressistes. Elle constitue un outil utile pour le plaidoyer politique et la coordination des acteurs à large échelle.
Mais le langage du droit n’est pas celui de la vie quotidienne : pour penser une application, il est nécessaire d’opérer un travail de traduction entre ces deux registres. Dans le cadre du projet de recherche-action que nous menons avec un consortium de hautes écoles genevoises sur les Nouvelles solidarités alimentaires (NSA), nous visons à accompagner l’émergence de la politique publique de l’alimentation du canton en déclinant les grands principes du droit en dispositifs concrets. Cela passe notamment par des expérimentations associant les premières et premiers concernés, afin de mieux comprendre leurs réalités et leurs attentes, et surtout de reconnaître leur droit de parole sur les modalités de mise en œuvre (lire le témoignage).
© Calim
Quels enjeux émergent lorsqu’on confronte la volonté politique aux enjeux du terrain ?
Léa Winter
À Genève comme ailleurs, les politiques travaillent en silos, alors que les acteurs de terrain, comme nous, sommes partisans d’une approche transversale. Dans l’idéal, il s’agirait de réunir les services liés à la gestion du territoire, pour la question des terres agricoles destinées à la production, avec ceux liés à la santé, à la formation et à la cohésion sociale. Tous ces domaines sont concernés par le droit à l’alimentation. Mais mettre en œuvre des politiques véritablement transversales reste un objectif difficile à atteindre… De notre côté, on s’efforce d’expérimenter la transversalité en allant même jusqu’à une pratique plutôt inhabituelle : nous avons invité nos bailleurs publics et privés à nos réunions du comité de pilotage dans l’idée de bénéficier de leurs idées et expertises. On est ici très loin de la relation de contrôle que certains craignent parfois avec des financements étatiques ou philanthropiques, et c’est réjouissant.
Lucia Bordone
Il est intéressant de revenir sur les termes employés pour décrire le rapport à l’aliment, car ils ne sont pas neutres. Les trois pôles de l’alimentation – production, distribution et consommation – renvoient déjà à un paradigme : celui de la production agro- industrielle. Même les acteurs qui cherchent des alternatives à ce système restent contraints d’employer ce vocabulaire, utile pour se coordonner et se comprendre. Mais chercher d’autres termes permet de décentrer le regard dans une perspective d’innovation. Dans le projet de recherche NSA, mon collègue anthropologue Marc Breviglieri a ainsi proposé de contourner ces notions en employant des termes moins connotés économiquement.
Plutôt que « produire », qui renvoie au monde industriel, on peut parler de « cultiver », qui renvoie à d’autres savoir-faire liés au terroir ou à la capacité de composer avec les aléas climatiques. De même, à « distribuer » peut répondre « s’approvisionner », et à « consommer » « cuisiner », voire « partager la nourriture », qui met davantage en lumière la dimension fondamentale de lien social que porte l’alimentation.
Vous avez mentionné à plusieurs reprises l’aide alimentaire. En quoi diffère-t-elle du droit à l’alimentation ?
Lucia Bordone
Dans le cadre de la campagne de votation, pour porter ce projet de droit à l’alimentation à Genève, il était important pour les acteurs du plaidoyer de bien le distinguer de l’aide alimentaire. L’enjeu était de faire comprendre au public qu’il ne suffit pas d’avoir des dispositifs d’aide alimentaire pour que le droit à l’alimentation soit réellement respecté ! Et ce droit, qui repose sur l’alimentation dite adéquate, inclut des exigences de qualité : par exemple, l’accès à des produits sains et nutritifs, issus de modes de production durables ou qui soient culturellement acceptables pour les personnes qui les consomment. Or, pour des raisons budgétaires ou logistiques entre autres, ces critères sont souvent difficiles à intégrer dans les dispositifs d’aide alimentaire traditionnels.
Cette approche a-t-elle parfois suscité des tensions ou des incompréhensions entre acteurs ?
Lucia Bordone
Elle a parfois pu être perçue comme une opposition entre aide alimentaire et droit à l’alimentation, alors que des objectifs communs existent. Prenons un exemple : en matière de protéines animales, en dehors des œufs, du thon et des sardines en boîte, l’un des principaux acteurs de l’aide alimentaire à Genève propose de la charcuterie de volaille. Consciente que ce produit, très transformé, ne répond pas aux critères nutritionnels optimaux, la structure cherche activement une alternative. Cependant, il lui est très difficile de trouver un partenaire local capable de fournir des volumes suffisants pour garantir un approvisionnement stable. Ce cas illustre la nécessité de rapprocher les objectifs de l’aide alimentaire (par exemple, fournir des protéines de qualité) et ceux du droit à l’alimentation (par exemple, relocaliser la production). L’enjeu n’est pas de remplacer progressivement l’aide alimentaire, mais plutôt d’intégrer les objectifs systémiques du droit à l’alimentation dans les dispositifs existants et, si nécessaire, de développer des compléments.
Léa Winter
Je partage ce constat. Il y a effectivement des enjeux à résoudre dans l’aide alimentaire, et les acteurs de cette aide sont les premiers à le dire ! Malheureusement, nous avons encore besoin de cette aide alimentaire d’urgence, notamment pour les personnes qui font face à des accidents de la vie ou pour celles qui viennent d’arriver à Genève.
Sur quoi portent les critiques vis-à-vis de l’aide alimentaire ?
Lucia Bordone
Depuis quelque temps, on observe une convergence de deux types de critiques. La première porte sur la dignité, souvent réduite à la seule question du choix individuel. Dans un système d’assistance ciblant – et stigmatisant – les populations les plus vulnérables, les usagères et usagers regrettent en effet de ne pas pouvoir choisir les aliments qu’elles et ils reçoivent. De ce point de vue, les épiceries Caritas, qui s’inspirent du modèle des supermarchés, sont considérées comme allant davantage dans le sens du droit à l’alimentation. Bien que légitime, cette critique tend toutefois à invisibiliser d’autres dimensions de la dignité, comme l’accès à un jardin potager ou le partage de repas, de recettes ou de savoir-faire.
La deuxième critique concerne l’inscription de l’aide alimentaire dans un système agroalimentaire qui n’est pas soutenable. Les partenariats avec les acteurs du secteur sont ainsi remis en cause : certains observateurs dénoncent le fait d’« utiliser » les personnes précaires comme un débouché pour les surplus des grandes enseignes, tout en bénéficiant d’exonérations fiscales sur ces dons. Plus largement, ces systèmes dominants se révèlent extrêmement problématiques au regard des émissions de gaz à effet de serre, de la perte de biodiversité et de l’exploitation des personnes qui travaillent dans la chaîne de valeur. En résumé, l’aide alimentaire traditionnelle ne résout rien : elle atténue simplement les symptômes d’un système qui reste fondamentalement problématique.
© Alexandra Wey
Nicolas Duvoux
En complément, j’ajouterais qu’il existe une troisième critique : celle d’un système qui est passé progressivement d’un modèle qui repose sur la redistribution des invendus, réduisant notamment le gaspillage, à un modèle qui passe à l’achat direct de denrées à la grande distribution. Cette évolution soulève une véritable contradiction entre les arguments de soutenabilité de l’aide alimentaire et cette pratique qui contredit la justification initiale de non-gaspillage. Malgré ces critiques, un élément intéressant pour l’action philanthropique est à relever : la pluralité des modes d’intervention, que j’appellerais le « continuum ». Ainsi, l’aide alimentaire reste largement reconnue comme une nécessité pour garantir durablement le droit à l’alimentation.
Lucia Bordone
Absolument, mais il existe aussi un risque à considérer l’aide alimentaire uniquement comme une réponse à des « situations d’urgence », en les cantonnant tout au bout du continuum. Cela peut conduire à un retour en arrière par rapport aux nombreux efforts déjà réalisés par les organismes d’aide pour intégrer des critères de qualité et de durabilité, des démarches qui nécessitent des investissements importants. Or, la rhétorique de l’urgence tend à réduire l’aide alimentaire à la seule réponse à la faim, en reléguant au second plan les enjeux de qualité, de choix et de santé, ainsi que ceux liés à l’adaptation sur le plan culturel. Pourtant, les travaux de recherche sur les dispositifs d’aide montrent qu’il n’existe en réalité aucun moment de la vie où il serait légitime de réduire les personnes à leurs seuls besoins physiologiques. Partout où il y a des êtres humains, se pose un enjeu de dignité.
Par ailleurs, s’agissant de la troisième critique mentionnée par Nicolas Duvoux, on pourrait considérer – de manière volontairement provocante – que la capacité des banques alimentaires à effectuer des achats constitue une opportunité de réorientation systémique, par exemple en faveur de produits locaux, issus de modes de production durables et rendus accessibles au plus grand nombre. En effet, la banque alimentaire genevoise ou les Colis du Cœur disposent aujourd’hui de capacités logistiques dont les petits producteurs locaux auraient grand besoin.
C’est également le cas d’une institution comme Caritas qui, outre ses épiceries, a développé à Genève un véritable pôle alimentaire comprenant de la restauration et des ateliers de cuisine. On peut donc penser des synergies entre des initiatives citoyennes et celles issues de l’aide alimentaire pour aboutir à une pluralité de formes (épiceries, restauration, distribution de repas, espaces de cuisine communs, colis alimentaires), sans considérer qu’il existe une progression du « moins bien » vers le « mieux » en termes de qualité et de dignité.
Comment les projets de la Caisse genevoise de l’alimentation (Calim) et des Nouvelles solidarités alimentaires (NSA) s’inscrivent-ils dans ces critiques ?
Nicolas Duvoux
Par leur existence même, ces deux projets amènent à questionner certains choix de conception de l’aide alimentaire classique. En proposant des modalités de fourniture alternatives, une ouverture à davantage de choix et une plus grande participation et implication des bénéficiaires, la Calim et NSA interrogent les modèles classiques d’aide alimentaire. Ces modèles reflètent malgré eux une idée profondément ancrée dans nos sociétés, selon laquelle la pauvreté serait une forme de « faute » justifiant de restreindre les conditions de dignité des personnes. Au sein des institutions d’aide alimentaire dites classiques, on voit se matérialiser des préjugés enracinés dans l’histoire des pays du Nord global, qui influencent la manière dont on définit ce que signifie être en situation de besoin, de nécessité ou de recours à l’aide. Les projets portés par Léa et Lucia viennent justement challenger ces cadres et ouvrir de nouvelles perspectives.
Dans ce contexte, comment les fondations philanthropiques abordent-elles ce type de soutien ?
Nicolas Duvoux
Lucia Bordone
Cette tension se retrouve aussi au sein des organismes d’aide alimentaire. Ce n’est pas parce qu’on y travaille que l’on adopte une vision fondée sur le paradigme de la charité ou une approche moralisatrice de la pauvreté, distinguant les usagères et usagers « méritants » des autres.
Nicolas Duvoux
Il est significatif de constater ici cet alignement entre les porteurs de projet et les fondations, et ce, même si ces projets remettent en question le paradigme dominant et les cadres structurants du système connu. Je lis ces deux projets comme des « utopies matérialisées » qui proposent des possibles alternatifs. Et il est intéressant de voir la philanthropie financer celles et ceux qui sont aptes à introduire du doute et de la réflexion critique dans un système qui, sans ça, aurait tendance à trop se reposer sur ses acquis en se complaisant, dans ce cas précis, dans un système agro-industriel bien intégré. L’implication participative tout comme la prise en compte de la liberté de choix des premiers concernés dans ces deux projets illustrent cette transformation du rôle des fondations : elles soutiennent désormais des initiatives qui peuvent incarner une transition juste au croisement de la justice sociale, de l’écologie et de la contribution citoyenne.
Témoignage de Jessica C., participante au projet NSA
Pendant sa grossesse, sa sage-femme lui parle du projet Nouvelles solidarités alimentaires (NSA). « À l’époque, je vivais une situation compliquée. À cause de problèmes de santé, j’ai dû arrêter de travailler. Quant à mon conjoint, il enchaîne les CDD sans grande stabilité. Du coup, financièrement, c’est difficile. Je mets la priorité sur le paiement des factures et, pour la nourriture, on fait avec ce qu’il nous reste. Mais c’est plutôt moins que plus. » Partie prenante du projet NSA, porté par la Haute École de travail social (HETS-Genève) et facilité par le Centre en philanthropie de l’Université de Genève (UNIGE), Jessica C. reçoit 200 francs par mois sur une carte de débit qu’elle peut utiliser comme bon lui semble, et faire ainsi ses propres choix. « En plus de cette mesure personnelle, nous sommes invités à participer à trois ateliers communs sur l’année et à un entretien par mois avec l’équipe de recherche. J’ai aussi consenti à présenter les tickets de caisse des dépenses réalisées avec cette carte ; je laisse donc les chercheuses et chercheurs entrer dans une part de mon intimité financière, ce qui n’est pas toujours facile. » Quant aux entretiens, ils sont l’occasion de partager son avis sur sa compréhension du droit à l’alimentation, sa conception d’une alimentation adéquate ou encore les moyens qu’elle met en œuvre pour s’en approcher.
Dans ce projet, Jessica C. s’estime ainsi valorisée : « Ils vont au-delà de la seule question de savoir si l’on mange à notre faim, en s’intéressant réellement à ce que représente l’alimentation pour nous, à notre équipement de cuisine, à la possibilité de se faire plaisir de temps en temps… C’est important pour se sentir pris en compte », explique-t-elle. Dans ce projet, la précarité alimentaire est par ailleurs définie à partir du vécu des personnes et non via des critères administratifs restrictifs susceptibles d’exclure certaines personnes. « Je ne suis pas familière avec le fait de devoir demander de l’aide. Avant de savoir que je pourrais bénéficier de l’assurance invalidité, j’ai poussé la porte de plusieurs instances qui m’ont refusé du soutien. Selon leurs barèmes, mon conjoint gagnait trop ou notre loyer était trop bas… Mais jamais je n’aurais fait appel à ces aides si je n’en avais pas eu réellement besoin ! » Elle explique encore que sa situation n’est pas représentative de l’ensemble des participant·e·s du groupe, dont les histoires de vie sont très différentes de la sienne. Elle se sent par ailleurs partie prenante d’un mouvement collectif plus large : « Pour nous, il ne s’agit pas simplement de recevoir 200 francs par mois. C’est aussi sentir que l’on a un droit de parole et que l’on participe à un projet politique plus global. »
Nouvelles solidarités alimentaires : une recherche qui intègre les personnes précarisées
Mené depuis 2024 par un consortium réunissant trois hautes écoles genevoises et trois partenaires de terrain, le projet « Nouvelles solidarités alimentaires » vise à accompagner la mise en œuvre de la politique publique alimentaire du canton. Il prend la forme d’une « recherche-action » : 30 bénéficiaires d’une aide alimentaire reçoivent une carte bancaire créditée de 200 francs par mois pendant un an. Les achats effectués avec cette carte ne sont pas restreints ; chacun·e est libre de choisir ses produits et lieux d’achat. Cette expérimentation est accompagnée d’un suivi des tickets de caisse, d’entretiens individuels et d’ateliers collectifs avec les participant·e·s. L’objectif est double : offrir une plus grande autonomie de choix aux bénéficiaires et mieux comprendre leurs pratiques et aspirations. Cette recherche-action vise aussi à créer des espaces de délibération entre acteurs du domaine, qu’il s’agisse des premières personnes concernées par l’aide ou des partenaires issus du monde académique, associatif et politique. Elle bénéficie du soutien de la HES-SO Genève, du Canton de Genève, du Centre en philanthropie de l’Université de Genève et de la Fondation Leenaards.
La Calim : une caisse solidaire pour mieux s'alimenter
Lancée en 2024 par six organisations, la Calim – Caisse genevoise de l’alimentation – est un projet pilote déployé d’octobre 2025 à décembre 2026. Elle vise à soutenir l’accès à une alimentation choisie et fonctionne grâce au soutien de collectivités publiques et aux cotisations de plus de 300 membres. Son principe, inspiré de modèles français, repose sur la mutualisation des ressources et une redistribution équitable : chacun·e cotise selon ses moyens et reçoit en contrepartie un montant mensuel de 150 francs sous forme de crédit numérique. Cette somme peut être dépensée auprès de partenaires (magasins, abonnements ou stands au marché), sélectionnés par un comité citoyen selon des critères de qualité tels que la saisonnalité des produits, la valorisation des circuits courts et le respect de pratiques agroécologiques. Cette phase d’expérimentation est soutenue par la Fondation Leenaards.
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