Invités
Malick Gehri
Loan Gessier
Fabrice Ghelfi
Émilie Moeschler
Dialogue
C’est un serpent de mer des politiques publiques ; un bras de fer idéologique entre la gauche et la droite, où s’affrontent deux visions de la société autour d’une question : est-ce à l’État d’assumer entièrement le financement du filet social et son accès pour toutes et tous ? Pour quelles prestations et pour qui ? Dans un contexte de coupes budgétaires et de baisse du pouvoir d’achat, aucun canton n’échappe au débat. Seules les mesures de lutte contre la précarité divergent. Dans son Rapport social vaudois 2026, récemment paru, le Département de la santé et de l’action sociale (DSAS) souligne l’efficacité de sa politique sociale menée sur la décennie 2012-2022, avec un taux de pauvreté absolue qui s’établit à 3,9%, au lieu de 12% si l’État n’était pas intervenu.
Des chiffres optimistes certes, mais qui en masquent d’autres : près de 30% des personnes éligibles à l’aide sociale n’en font pas la demande. Un taux de recours inquiétant qui reste relativement élevé malgré une politique sociale efficace. Ce sont donc près d’un tiers des Vaudoises et Vaudois – les chiffres sont les mêmes au niveau suisse – vivant sous le seuil de pauvreté ou dans la précarité qui passent entre les mailles du filet social. Si les prestations sociales sont un droit qui sécurise des parcours de vie, elles se heurtent encore à la stigmatisation et à la méconnaissance du système d’octroi de celles et ceux qui pourraient en bénéficier. Dès lors que les prestations existent, comment s’assurer qu’elles atteignent les publics cibles ? La réponse pourrait venir du FC Concordia Lausanne.
C’est dans l’écrin du stade de la Tuilière, à deux pas de l’écoquartier des Plaines-du-Loup, dont l’ambition est de favoriser la cohésion et la mixité sociale dans le nord de la ville, que l’un des plus grands clubs de football de Suisse en termes de membres (plus de 1000 et plus de 50 équipes) a inauguré un laboratoire à ciel ouvert afin de répondre aux besoins sociaux de sa population. En 2024, le FC Concordia a créé un pôle social d’utilité publique. Un projet pilote et une démarche précurseure visant à lutter contre le non-recours à l’aide sociale en accompagnant les jeunes et leurs familles au-delà du terrain de foot. Mais pas que.
Soutenu par la Fondation Leenaards à hauteur de 150 000 francs sur deux ans, via son domaine âges & société, ce pôle social propose aussi du soutien scolaire avant et après les entraînements. Il offre également un espace d’écoute et de conseil pour les jeunes confrontés à des difficultés personnelles ou familiales, des violences ou du harcèlement, avec une attention particulière portée à leur santé psychique. Autant de prestations sociales qui sont proposées à toutes les personnes dans le besoin, y compris les non-membres du club. Le Pôle social du FC Concordia devient ainsi un point d’ancrage pour les habitant·e·s et un relais vers les dispositifs d’aide existants, souvent méconnus ou difficiles d’accès. Le projet ambitionne de créer un modèle reproductible, où le club sportif devient un acteur clé de cohésion sociale.
Est-ce pour autant le rôle des clubs de mettre en place de tels projets ? Ce modèle est-il réplicable dans d’autres villes et pour d’autres sports ? Pourquoi l’initiative du FC Concordia, financée par de l’argent privé et soutenue par la Ville de Lausanne, réussit là où les politiques sociales communales et cantonales ont des difficultés à atteindre certains publics ? Faut-il adapter le filet social existant en conséquence ? Alors que les coupes budgétaires sont au menu du gouvernement vaudois, comment défendre politiquement le maintien, voire le renforcement des prestations sociales ? Un an après l’inauguration du Pôle social, nous avons réuni quatre acteurs pour en discuter : Malick Gehri, coordinateur du projet Pôle social du FC Concordia, et Loan Gessler, étudiant et joueur encadrant responsable du soutien scolaire, ainsi qu’Émilie Moeschler, municipale en charge de la Direction des sports et de la cohésion sociale, et Fabrice Ghelfi, directeur général de la cohésion sociale du canton de Vaud.
Mehdi Atmani
En 2024, le FC Concordia planche sur l’inauguration d’un pôle social en faveur des joueuses et joueurs et de leurs familles. Quels ont été les éléments déclencheurs et sur la base de quels constats ?
Malick Gehri
Les constats sont multiples. Le club attire de plus en plus de monde ; au fil de l’augmentation de cette fréquentation, les entraîneurs ont commencé à se plaindre. Ils regrettent de devoir gérer des situations de plus en plus complexes, de l’absentéisme et des comportements inadaptés, et se sentent démunis. Alors, au niveau du club en tant que structure, nous avons voulu réfléchir aux manières d’y répondre.
Le Pôle social s’articule autour de trois axes : le soutien scolaire, l’intervention sociale, ainsi que la prévention de la violence et du harcèlement. Expliquez-nous.
Malick Gehri
Avant chaque tranche horaire d’entraînement, des jeunes joueuses et joueurs encadrants proposent du soutien scolaire. C’est le premier axe. Le second, c’est l’engagement d’un intervenant social au sein du FC Concordia pour soutenir les joueurs et leurs familles concernés par certaines problématiques sociales. Il y a des jeunes qui sont en rupture sociale. Il y a des familles dont on apprend qu’elles sont expulsées de leur logement. Cela peut être un jeune qui galère pour décrocher une place d’apprentissage. Il y a aussi la question des cotisations : le FC Concordia enregistre plus d’un tiers de cotisations non payées. Les problématiques sont donc multiples. Au lieu d’apporter une réponse punitive, le Pôle social est une porte d’entrée pour comprendre une situation de précarité et apporter de l’aide. Le dernier axe, c’est la prévention du harcèlement et de la violence au sein du club. Comme à l’école, des formes de violence émergent. Il est de notre responsabilité d’y répondre.
© DR FC Concordia
Loan, vous êtes justement l’un de ses joueurs encadrants. Vous étudiez la psychologie à l’Université de Lausanne tout en offrant du soutien scolaire au Pôle social. Quel regard portez-vous sur ce projet après un an d’existence ?
Loan Gessler
J’ai ressenti pas mal de réticences de la part des jeunes au début. Je peux les comprendre : à l’école comme à la maison, il y a toujours un adulte sur leur dos pour leur dire que ça ne va pas. Donc, moi, je peux être perçu comme une couche supplémentaire. L’enjeu au début, c’était donc d’avoir une posture différente. D’établir un autre rapport avec eux et d’instaurer un climat de confiance entre nous pour faire baisser l’appréhension. De créer un espace, dans le cadre du foot, qui n’est ni l’école, ni la maison, mais qui reste dédié au soutien scolaire, tout en évitant aussi un cadre trop rigide.
Combien de temps vous a-t-il fallu pour créer ce cadre de confiance ?
Loan Gessler
Cela a pris plusieurs semaines. À partir de là, on a pu travailler. Personnellement, j’aurais bien voulu avoir ce type de structure dans mon club quand j’étais à l’école. Il y a beaucoup d’enjeux à cet âge. Des enjeux scolaires, des enjeux familiaux et des enjeux personnels propres à l’adolescence. C’est donc important d’offrir aux jeunes cet espace dans le cadre du club de foot qu’ils fréquentent déjà. Parce qu’ici, après le soutien scolaire, ils vont s’entraîner, se dépenser et penser à autre chose. On leur consacre du temps, ils se sentent considérés, et cela leur fait beaucoup de bien.
Y a-t-il une situation qui vous a particulièrement marqué ?
Loan Gessler
Il y en a plusieurs, notamment en lien avec des problématiques de harcèlement et de violence que je ne développerai pas ici, par souci de confidentialité. Lors des premières semaines, nous ne savions pas si les jeunes allaient frapper à notre porte, s’ils voyaient du sens à notre démarche. Petit à petit, nous nous sommes cependant rendu compte que oui. Les jeunes venaient au soutien scolaire avec toujours plus d’envie. Il a fallu un peu de temps pour leur faire comprendre que nous étions une aide, mais pas une obligation ; un lieu pour avancer avec d’autres copains du club sans jugement et sans pression.
Ces problématiques sont-elles propres au football ou se manifestent-elles dans d’autres sports ?
Émilie Moeschler
Les associations sportives, les parents et les maisons de quartier nous remontent, de manière informelle, les mêmes problèmes, c’est-à-dire les difficultés des jeunes et de leurs parents à recourir à des aides, qu’elles soient pour du soutien scolaire ou pour des prestations sociales. Le Pôle social du FC Concordia a donc mis le doigt sur la difficulté d’une partie de la population à accéder aux services sociaux de la ville et à tout l’éventail des prestations existantes. Et cela par méconnaissance, par peur ou simplement parce qu’elle a le sentiment que les démarches sont lourdes à entreprendre. L’initiative du FC Concordia est d’autant plus innovante qu’elle émane du club et de ses membres, tout en créant des ponts vers les prestations sociales existantes. Ce projet, porté par une mobilisation remarquable, est vraiment une démarche que je salue.
Au sein de la Ville de Lausanne, l’initiative du FC Concordia vous aide-t-elle à formuler des réponses politiques plus adéquates aux problèmes portés à votre connaissance ?
Émilie Moeschler
Tout ce qui peut remonter du terrain nous est utile. Dans le cas du FC Concordia, en plus du soutien concret apporté, ce sont les aspects d’innovation et d’expérimentation de la démarche dans le milieu du sport qui sont importants. Ce projet nous permet d’étudier la possibilité d’élargir et d’appliquer le modèle de pôle social à d’autres clubs, d’autres sports. Reste à savoir de quelle manière et avec quels acteurs. Donc, oui, cela nous aide à formuler de nouvelles réponses de politiques publiques.
Après un an d’existence, ce projet pilote est déjà victime de son succès. Du moins, les demandes dépassent vos compétences. C’est une surprise ?
Malick Gehri
Nous pensions devoir gérer des situations de crise. Mais nous avons sous-estimé les nombreux autres besoins des jeunes, qui sont venus frapper à notre porte pour qu’on les aide dans leurs recherches d’un stage ou d’un apprentissage, par exemple. La charge en tant que travailleur social a donc explosé. L’investissement en temps pour tenir le Pôle social dépasse largement les 20% alloués par le financement de la Fondation Leenaards.
Le Pôle social rencontre un vrai succès et répond à des besoins exprimés par la population qui le fréquente. La politique sociale du canton semble quant à elle moins efficace pour toucher ces mêmes publics. Selon vous, à quoi attribuer cette différence ?
Fabrice Ghelfi
Les thématiques mises au jour par ce pôle social nous occupent depuis quelques années déjà. Le canton de Vaud ne souffre pas d’un manque de prestations. Nous avons des travailleurs sociaux sur le terrain et des aides diverses et variées. Il y a d’ailleurs des budgets pour cela.
Votre offre existe donc bel et bien, mais elle semble peiner à atteindre celles et ceux qui en ont réellement besoin. Comment l’expliquez-vous ?
Fabrice Ghelfi
L’enjeu est en effet de comprendre comment toucher ces populations-là. Le projet du FC Concordia est emblématique à cet égard parce qu’on se rend bien compte que ce n’est pas forcément par le biais de campagnes de communication et d’information classiques que l’on touche les gens. Le succès d’une politique publique repose avant tout sur le lien. Nous avons besoin d’émissaires, d’ambassadeurs, de sentinelles sur le terrain : des actrices et des acteurs en contact direct avec ces gens pour que l’orientation se fasse. Nous n’allons pas transformer chaque coach de foot, de hockey, de tennis ou de judo en travailleur social. Ce n’est pas le but. En revanche, ces personnes doivent être en mesure d’orienter les personnes vers les bons services. Il suffit parfois d’un entretien pour raccrocher vers le chemin d’un mieux-être ou d’un budget équilibré. Tous les projets que l’on développe maintenant au niveau cantonal, toutes les thématiques que l’on met en avant, s’appuient sur les liens créés avec et entre les travailleurs sociaux. Je pense que la société en a besoin.
© DR FC Concordia
Il s’agit donc de s’appuyer davantage sur les acteurs du terrain pour améliorer les politiques sociales ?
Émilie Moeschler
La lutte contre le non-recours fait partie des priorités de la Municipalité. Il existe différents leviers à activer, comme la communication, la formation et, bien sûr, le travail d’« aller vers » pour faire le lien, comme le fait le FC Concordia, pionnier dans le domaine du sport.
Fabrice Ghelfi
Pendant longtemps, la politique sociale du canton se basait sur ce que j’appelle le « laisser venir ». En résumé, on ouvrait des centres, des bureaux, des agences, et on attendait que les personnes nous sollicitent. Cette politique doit aujourd’hui évoluer et s’adapter. Oui, les antennes physiques permettent de toucher les gens, mais pas tout le monde. Elles ne permettent pas non plus de régler les problèmes de lutte contre la précarité. Je plaide donc davantage pour une politique proactive consistant à toucher les gens là où ils gravitent, par le biais des clubs sportifs, des maisons de quartier, etc. C’est cette démarche que nous essayons de mettre en place au canton. Elle passe par le test de programmes, de dispositifs. Certains d’entre eux vont échouer. D’autres vont marcher. Mais si nous sommes en mesure de toucher le maximum de nouvelles personnes et d’améliorer leur sort, c’est gagné.
Il va donc vous falloir adapter le cahier des charges des travailleurs sociaux.
Fabrice Ghelfi
C’est vrai. Notre ambition implique aussi que le travailleur social se réinvente. Et là, franchement, il existe encore de nombreux freins institutionnels. Cela reste difficile d’extraire quelqu’un de son environnement familier et de ses habitudes. Ce n’est pas une critique, juste un constat. Et pour qu’une telle démarche aboutisse, il faut quitter de temps en temps son bureau pour aller au contact de la population. Notre travail doit être mené en co-construction avec les gens, et la confiance est la base de toute action sociale, surtout avec les jeunes et leurs parents. Je suis convaincu que ce travail social de proximité, tel qu’ici au FC Concordia, devrait être développé à l’échelle de tout le canton de Vaud.
Le modèle du Pôle social est-il donc transposable à d’autres clubs, d’autres sports, d’autres villes ?
Émilie Moeschler
Lausanne compte plus de 300 associations sportives. Je suis persuadée que, dans l’ensemble, de nombreux jeunes pourraient être intéressés par les services d’un pôle social, quel que soit le type de sport. Je suis donc favorable à l’idée d’explorer la faisabilité d’une telle initiative en termes de lieux, de synergies et d’engagement au sein des clubs. C’est-à-dire d’évaluer les besoins, le niveau et les possibilités d’engagement de chaque club. Mais aussi leurs moyens d’y parvenir. Une autre piste intéressante serait de mutualiser les services d’un pôle social.
Malick Gehri
Je pense surtout qu’il faudrait investir les lieux sportifs avec ce type de projets. Ce sont des lieux ressources. La vie est de plus en plus dure pour les familles. Les problèmes que l’on identifie au Pôle social ramènent très souvent à l’école et aux enseignants. Les pôles sociaux dans les clubs de sport sont des soupapes. Ils permettent de faire retomber la pression. Ils ne vont pas tout régler, mais peuvent permettre d’améliorer certaines situations. Je ne dis pas non plus qu’il faut un pôle social dans chaque club et dans chaque sport. Je plaide pour des projets similaires qui auraient du sens là où ils prennent racine.
En suscitant l’adhésion et la confiance, le Pôle social du FC Concordia a-t-il réussi là où la politique sociale de la Ville de Lausanne a échoué ?
Émilie Moeschler
La politique d’une collectivité publique se déploie de plein de manières différentes. Cela peut être des animatrices et animateurs socioculturels dans une maison de quartier, du travail social de rue, un club de sport, des cours de musique, un camp de vacances… Bref, dans tous ces lieux, il peut y avoir des adultes bienveillants, des relais qui accompagnent les jeunes sans l’étiquette « assistant·e social·e » chargé·e de résoudre leurs problèmes. C’est important d’avoir cette multiplicité d’actrices et d’acteurs, car ils apportent leur propre regard, offrant une plus grande proximité avec des publics parfois difficiles à atteindre. Cela nous permet d’échanger sur les prestations à améliorer, de partager les difficultés et les différentes cultures professionnelles aussi. Ce sont par ailleurs des personnes qui peuvent orienter ces jeunes et leur famille auprès de l’administration. J’aimerais également citer l’exemple de la permanence sociale que nous avons créée dans le quartier de la Bourdonnette. C’est aussi une manière d’aller vers les gens.
Avez-vous constaté une évolution des besoins dans le temps ?
Fabrice Ghelfi
La population vaudoise d’il y a vingt ans n’est pas celle d’aujourd’hui. Il y a beaucoup plus d’immigration et des conditions de travail beaucoup plus précaires. C’est une tendance sociétale qui ne change pas notre prise en charge. Les mesures mises en place permettent toujours de lutter contre la précarité sociale et professionnelle et de diminuer le taux de pauvreté. En revanche, nous constatons toujours ces 20 à 30% de non-recours. Cela veut dire que des milliers de personnes établies sur le territoire vaudois auraient droit à une prestation sociale – même partielle – et ne la demandent pas.
Pour quelles raisons ?
Émilie Moeschler
Elles sont multiples. Elles touchent à la méconnaissance du système et au statut des personnes. Les conditions d’accès aux prestations dépendent en effet du type de permis de séjour que l’on a. Si une personne accède à l’aide sociale, elle améliore son environnement, mais elle met aussi en jeu le renouvellement de son permis B. Donc, quand on explique cela aux gens, ils font un arbitrage : est-ce qu’ils veulent améliorer leurs conditions et prendre un risque, ou vivre de manière plus précaire ? La question du permis B est un vrai problème. Plusieurs villes – dont Lausanne – ont alerté sur ces questions-là. Une initiative populaire est déposée au niveau suisse, mais le chemin est encore long avant de trouver une solution. Et en ce qui concerne la précarité des conditions de vie, de travail et d’accès au logement, on constate une nette dégradation ces dernières années.
Par quels leviers pouvez-vous changer la perception des gens vis-à-vis de l’aide sociale afin de diminuer le taux de non-recours ?
Fabrice Ghelfi
Notamment par le discours politique. Trop souvent, la politique sociale est présentée comme un instrument qu’il faut « mériter » et qui coûte au contribuable. On vous donne l’impression que vous obtenez davantage que ce que vous rapportez à la société. À l’inverse, je considère le filet social au même titre que la culture, le sport et les transports : il contribue à la cohésion et au lien social, et plus globalement au bien-vivre ensemble qui nourrit la démocratie. Certes, la politique sociale coûte, mais elle rapporte aussi beaucoup. L’école coûte également de l’argent, mais je ne suis pas honteux de voir mes enfants fréquenter l’école publique. Alors je ne devrais pas non plus être honteux de toucher une aide publique si elle m’aide à faire tourner mon ménage ou à surmonter des difficultés, parfois transitoires.
Et, politiquement, c’est plus compliqué de vendre ce filet social ?
Émilie Moeschler
Dans le contexte des mesures actuelles d’économies, on se demande souvent si les prestations sociales vont au bon endroit et touchent les bonnes personnes. Cela braque les projecteurs sur la question des abus et sur le rôle de l’État. C’est, selon moi, complètement contre-productif. Le filet social existe et il est un droit. Tenir un discours inverse va stigmatiser celles et ceux qui font appel à l’aide sociale et cela fait beaucoup de dégâts ! Malheureusement, nous sommes dans un contexte politique dans lequel il est plus compliqué de défendre une politique sociale sur le long terme.
À l’heure actuelle, vous ne savez pas encore quels financeurs seraient prêts à poursuivre ou à démarrer le soutien au Pôle social du FC Concordia dès 2027. C’est donc une question sans engagement : quelle est l’ambition pour la suite, après les deux ans d’expérimentation ?
Malick Gehri
Notre idée dès le début était de démarrer ce pôle social le plus rapidement possible avec un financement privé. Celui obtenu de la Fondation Leenaards nous octroie deux ans d’existence. C’est un temps important qui nous permet d’expérimenter, de tester ce qui fonctionne ou pas, de recueillir des chiffres et des données qui nous permettent d’ajuster le tir et d’améliorer l’accès du public à nos services. Ce travail réalisé à l’échelle du FC Concordia, il serait intéressant de l’élargir à l’échelle du stade de la Tuilière. Cela nous permettrait de tester si notre modèle fonctionne en termes de lieu. Si c’est le cas, nous pourrions l’appliquer ailleurs dans le canton.
©DR FC Concordia
Au vu du succès du Pôle social du FC Concordia, cela voudrait aussi dire renforcer les prestations existantes et en proposer de nouvelles ?
Loan Gessler
Il ne faut pas oublier que nous sommes avant tout des footballeurs et des entraîneurs. Évidemment qu’il serait intéressant d’ajouter des prestations au Pôle social si la demande est là ! Mais il faut être conscient que cela exige plus de moyens et un encadrement professionnel. Nous sommes capables de faire beaucoup de choses mais, au-delà d’une certaine limite, nous avons besoin d’un accompagnement plus solide. Pour rester pertinent et dans le juste, on doit savoir s’entourer.
Émilie Moeschler
Il y a un vrai intérêt de la Ville de Lausanne à observer les expérimentations du Pôle social et à y voir un potentiel modèle exploitable dans d’autres lieux. Mais il ne faut pas aller trop vite, ni voir trop grand, au risque de s’épuiser. Il faut explorer les manières de poursuivre le projet de façon pragmatique. Il doit être équilibré en termes de temps et de ressources. D’autant plus que les possibilités financières de la Ville de Lausanne sont limitées ; et on ne peut pas oublier ce principe de réalité.
Malick Gehri
Je vous rejoins complètement. Il est crucial de pouvoir analyser l’impact du projet et d’évaluer les ressources dont nous aurions besoin de manière réaliste. Ce n’est pas une structure qui s’improvise ou qui doit reposer sur de la bonne volonté. Et il est en effet crucial que la démarche provienne du club et ne soit pas imposée de l’extérieur. D’autant plus que l’on oublie souvent que ce qui prend le plus de temps et d’énergie, c’est de changer la culture même au sein du club et que tout le monde puisse s’en imprégner.
Fabrice Ghelfi
Je crois que le FC Concordia démontre qu’une innovation sociale peut avoir des effets favorables sur la collectivité. De ce point de vue-là, c’est un succès. Mais il y a des prérequis pour que le projet tienne sur la durée et s’exporte : l’idée de pôle social ne doit pas s’imposer dans tous les clubs du canton. L’initiative doit venir des associations sportives elles-mêmes. Il s’agit également de développer une méthodologie et de l’adapter au terreau local.
Le Pôle social par celles et ceux qui le fréquentent
L. 13 ans
« Ça fait maintenant cinq mois que je participe aux devoirs accompagnés avant les entraînements. Ça me permet de mieux réviser. En plus, on est en petit groupe. On peut s’aider. »
J. 13 ans
« Je suis arrivé en Suisse en 2022 et j’ai directement commencé au FC Concordia. Mon coach a informé ma mère qu’il existait des devoirs accompagnés. Elle m’en a parlé et j’ai accepté. Je peux travailler tout en ayant du temps pour le foot. »
S. 15 ans
« Comme j’avais des difficultés à m’organiser au niveau scolaire, mon coach m’a proposé de participer aux devoirs surveillés avant l’entraînement. Je trouve ça intéressant, parce qu’un club ne doit pas simplement se focaliser sur le foot. Un club doit aussi soutenir ses joueurs dans la vie. Je peux réviser ici, m’entraîner, et quand je rentre, je n’ai plus rien à faire. «
T. 20 ans
« En tant que joueur de la première équipe du FC Concordia, ça avait du sens pour moi de m’investir pour les jeunes de mon club, de les aider s’ils ont un peu de difficultés. Je prends en charge les joueurs pour les devoirs avant l’entraînement. Ensuite, ils ont la tête tranquille et peuvent jouer librement. Parfois, je les aide simplement en parlant. Ce sont des échanges qui font du bien. »
©DR FC Concordia
Une société ne vieillit bien que si sa jeunesse va bien
Mathilde Appia
Présidente de la Commission âges & société, Membre du Conseil de fondation
Depuis sa création, la Fondation Leenaards a principalement orienté son action sociale en faveur des personnes âgées, en réponse à une réalité démographique et à des enjeux sociaux bien identifiés. Mais avec le temps, une autre réalité s’est imposée à nous : une société ne vieillit bien que si sa jeunesse va bien. Cette prise de conscience nous a conduit·e·s à élargir notre stratégie de soutien aux jeunes, convaincu·e·s qu’il s’agit de l’un des meilleurs investissements pour l’avenir de la société dans son ensemble.
En Suisse romande, les signaux sont préoccupants. Environ 10% des jeunes sont en décrochage au terme de leur cursus à l’école obligatoire. Un tiers d’entre elles et eux souffrent de troubles psychiques. Par ailleurs, plus d’un·e jeune sur dix vit dans la pauvreté.
Derrière ces chiffres, des trajectoires fragilisées et des réalités qui s’entrecroisent : perte de confiance, précarité, isolement social… Certain·e·s jeunes cumulent les difficultés et n’ont d’autre choix que de recourir à l’aide sociale, lorsqu’elles et ils n’y renoncent pas par crainte de ne pas voir leur permis de séjour renouvelé.
Le cas genevois illustre cette réalité : plus de 3000 jeunes âgé·e·s de 18 à 25 ans dépendent de l’aide sociale, dont 70% sont sans formation. En effet, l’absence de diplôme reste l’un des facteurs les plus déterminants d’un chômage durable et d’une dépendance prolongée aux prestations sociales. Autrement dit, c’est un mauvais départ qui tend à s’inscrire dans la durée.
C’est forte de cette conviction que la Fondation Leenaards – avec l’expertise des membres de sa Commission âges & société – a redéfini ses priorités autour de trois axes. D’abord, les jeunes : favoriser leur accès à la formation, lutter contre la précarité et renforcer leur santé psychique. Ensuite, les seniors, auprès de qui la Fondation reste fortement engagée : prévenir l’isolement, adapter les logements pour permettre le maintien à domicile et promouvoir le « bien-vieillir ». Enfin, le vivre-ensemble : encourager les liens intergénérationnels, l’engagement bénévole, le sentiment d’appartenance et un urbanisme propice aux liens sociaux.
Dans une période où les pouvoirs publics restreignent les budgets alors que le nombre de personnes rencontrant des difficultés psychosociales est en nette hausse, la philanthropie se retrouve face à ses propres limites et responsabilités. Jusqu’où peut-elle intervenir en complément de l’action publique ? Risque-t-elle, en comblant les manques, d’accompagner malgré elle un désengagement public ? Ces questions sont au cœur de nos réflexions et de nos échanges avec les autorités.
Des pistes intéressantes se dessinent. Par exemple, des soutiens limités dans le temps, avec un désengagement philanthropique progressif, permettant aux pouvoirs publics de prendre le relais une fois l’impact démontré. Ou encore le financement de dispositifs de coordination entre actrices et acteurs œuvrant pour une même cause – notamment pour la remobilisation des jeunes –, afin de mutualiser les ressources et de gagner en efficacité.
L’ensemble de cette stratégie de soutien vise, au final, un seul et même objectif : contribuer au vivre-ensemble en soutenant des initiatives qui renforcent la solidarité, l’inclusivité et l’épanouissement de chacune et chacun.
Nous n’avons pas la prétention de résoudre, à nous seuls, toutes les problématiques de notre société. Mais nous pouvons y contribuer aux côtés d’autres actrices et acteurs, dans le monde philanthropique comme au-delà, en mobilisant avec cœur et conviction nos moyens et nos compétences.
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